Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, la Russie a multiplié les opérations dirigées contre les pays occidentaux soutenant Kiev sur les plans diplomatique, militaire ou économique. Ces actions poursuivent plusieurs objectifs : intimider des responsables publics, perturber le fonctionnement de services ou d’infrastructures, affaiblir le soutien à l’Ukraine, ou encore influencer les opinions publiques.
Certaines de ces opérations relèvent d’actions physiques, comme l’incendie criminel du restaurant estonien Slava Ukraini. D’autres prennent la forme de campagnes d’influence, souvent dans l’espace numérique. Par exemple, à l’automne 2023, des comptes de réseaux sociaux liés à la Russie ont amplifié la crise des punaises de lit en France, notamment par la diffusion de fausses informations attribuant la propagation de ces nuisibles à l’arrivée de réfugiés ukrainiens.
Cet exemple français n’est pas isolé. Dans son quatrième rapport sur les menaces de manipulation et d’ingérence informationnelles étrangères, le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) indique que la France a été, derrière l’Ukraine, le deuxième pays le plus ciblé par les opérations d’influence recensées en 2025. Le rapport porte notamment sur des opérations attribuées à la Russie et à la Chine, mais comprend également de nombreux incidents qui n’ont pu être attribués.
Une cartographie des opérations russes
Qu’en est-il sur l’ensemble de la période 2022-2025 si l’on se concentre exclusivement sur les opérations attribuées à la Russie ? Dans cet article, nous examinons comment les opérations russes se répartissent entre la France et les autres pays européens au cours de cette période. Nous distinguons d’une part, les opérations d’influence – les manipulations et ingérences informationnelles – et, de l’autre, les actions susceptibles de provoquer des dommages matériels ou humains, comme des actes de sabotage, de vandalisme ou des projets d’assassinat.
Notre analyse s’appuie sur la base de données Russian Operations Against Europe (2022-2025), publiée par Bart Schuurman, professeur à l’Université de Leiden et spécialiste du terrorisme et de la violence politique. Cette base recense les opérations physiques, qu’elles aient été menées à bien ou soient restées au stade de la tentative ou de la préparation, ainsi que les opérations d’influence russes ayant ciblé des pays du continent européen, mais aussi les États-Unis.
Interrogé par la Fondation Descartes, Bart Schuurman indique avoir créé cette base de données afin de permettre « une analyse longitudinale de l’utilisation par la Russie d’actions secrètes contre l’Europe ». Pour chaque opération répertoriée, la base précise sa nature, sa cible et son objectif apparent.
À partir de ces données, nous avons réalisé deux cartes. La première présente, pour chaque pays visé, le nombre d’opérations d’influence recensées (Figure 1). Bart Schuurman a précisé à la Fondation Descartes que, dans sa base de données, la catégorie des opérations d’influence regroupe « les campagnes ou actions visant à influencer les opinions politiques des citoyens européens ou des responsables politiques, dans le but, en l’occurrence, de saper le soutien apporté à l’Ukraine ou de déstabiliser la politique nationale ou européenne ».

Figure 1 – Distribution géographique des opérations d’influence attribuées à la Russie visant à saper le soutien apporté à l’Ukraine ou à déstabiliser les pays ciblés. La couleur indique le nombre d’opérations recensées. Période : 2022–2025. Source : Schuurman, B. (2026), Russian Operations Against Europe, version du 02.01.2026.
La seconde carte expose la distribution géographique des actions, tentatives ou préparations d’actions ayant provoqué des dégâts matériels ou humains, ou ayant été susceptibles de le faire – notamment des actes ou tentatives de sabotage, de vandalisme, de terrorisme, d’assassinat ou d’incendie criminel (Figure 2).

Figure 2 – Distribution géographique des actions, tentatives ou préparations d’actions attribuées à la Russie ayant provoqué des dégâts matériels ou humains ou ayant été susceptibles de le faire (actes ou tentatives de sabotage, de vandalisme, de terrorisme, d’assassinat, d’incendie criminel, etc.). La couleur indique le nombre d’opérations recensées. Période : 2022–2025. Source : Schuurman, B. (2026), Russian Operations Against Europe, version du 02.01.2026.
Les résultats font apparaître qu’entre 2022 et 2025, la France et l’Allemagne sont les deux pays où le plus grand nombre d’opérations d’influence russes a été recensé. La France n’occupe en revanche que la septième place dans le classement des pays visés par des actions susceptibles de provoquer des dommages matériels ou humains. Elle apparaît donc particulièrement ciblée sur le terrain informationnel, mais nettement moins par des actions physiques.
Des résultats à interpréter avec prudence
Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec beaucoup de prudence. La base de données sur laquelle ils reposent comporte en effet plusieurs limites importantes, que Bart Schuurman a précisées à la Fondation Descartes. Par définition, elle ne recense que des opérations ayant laissé une trace publique, à savoir celles qui « ont échoué, ont été déjouées ou ont été détectées », puis qui ont fait l’objet de mentions dans les médias. Elle ne retient en outre que les cas pour lesquels le chercheur a estimé que l’attribution à la Russie était suffisamment étayée et que le lien avec la guerre en Ukraine pouvait être établi. De plus, les cyberattaques – c’est-à-dire les opérations visant directement des systèmes informatiques – n’y figurent pas, en raison de leur trop grand nombre et de la difficulté à les recenser systématiquement.
Afin d’éclairer ces limites, la Fondation Descartes a interrogé Maxime Audinet, professeur et chercheur spécialiste de la Russie à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Selon lui, les travaux « tout à fait louables et nécessaires » qui visent à quantifier les opérations d’influence se heurtent à une limite structurelle : ils ne peuvent recenser l’ensemble des cas d’ingérence, trop nombreux, et ne retiennent donc que des phénomènes ponctuels, identifiés à partir de sources publiquement disponibles. Dès lors, ces bases de données « ne reflètent que très partiellement la réalité » et sont « biaisées en raison du caractère parcellaire des sources médiatiques accessibles, qui n’offrent qu’un aperçu de l’enjeu ».
Une limite supplémentaire mise en avant par Maxime Audinet tient à la nature des opérations recensées. Le chercheur observe qu’un décompte accordant le même poids à chacune d’entre elles « horizontalise et égalise des opérations qui sont très différentes dans leur conception, leur temporalité et leurs effets ».
Le spécialiste de la Russie attire également l’attention sur un autre biais possible. On ne peut exclure que le nombre d’opérations d’influence russes recensées au sein d’un pays donné reflète davantage sa capacité à les détecter que son niveau d’exposition aux opérations étrangères. Dans cette perspective, un pays très bien doté en matière de détection et de documentation des ingérences numériques étrangères, comme l’est la France via le service gouvernemental VIGINUM, peut apparaître plus ciblé que d’autres, sans que cet écart ne corresponde nécessairement à la distribution géographique réelle des opérations d’influence russes.
Maxime Audinet insiste sur le caractère sophistiqué de ces opérations. Il les décrit comme extrêmement « flexibles et élastiques » et souligne que les agents d’influence « s’adaptent en fonction des pays ciblés », puisant dans un « réservoir de récits hétérogènes, parfois contradictoires, et très adaptatifs ». Il ajoute que les récits ainsi diffusés peuvent dépasser le seul cadre des réseaux sociaux et trouver des relais dans des médias grand public, où ils bénéficient d’une visibilité accrue.
En France, les éléments du récit du Kremlin sur la guerre en Ukraine ont ainsi été relayés sur CNews par Xenia Fedorova, ancienne présidente de RT France et chroniqueuse régulière de la chaîne. En juillet 2026, le ministère de l’Intérieur français a pris à son encontre un arrêté d’expulsion, l’accusant de diffuser la propagande russe et des messages visant à déstabiliser la société française.
S’intéresser aux effets plutôt qu’à la quantité
On le comprend, inférer la distribution géographique des opérations d’influence russes en Europe à partir de bases de données recensant uniquement celles qui ont été détectées et ont fait l’objet d’une couverture médiatique constitue un exercice délicat. Cela ne signifie évidemment pas que de telles bases soient dépourvues d’intérêt pour les chercheurs. Elles peuvent notamment être mobilisées dans des études consacrées aux effets des opérations d’influence sur les populations ciblées, dès lors que leurs limites méthodologiques sont clairement prises en compte.
Bien qu’elle fasse l’objet d’un nombre croissant de recherches académiques depuis une dizaine d’années, la question centrale des effets des opérations d’influence demeure largement ouverte. On sait encore peu de choses, par exemple, sur les conditions dans lesquelles des ingérences numériques étrangères sont susceptibles d’altérer les représentations des individus qui y sont exposés. De même, peu de travaux permettent aujourd’hui d’évaluer l’ampleur possible de ces effets, ni de déterminer s’ils se maintiennent dans le temps.
Ce que l’on sait, en revanche, c’est que les Français demeurent dans l’ensemble peu sensibles au récit russe sur la guerre en Ukraine, tandis qu’ils se montrent beaucoup plus réceptifs au récit ukrainien. C’est ce qui ressort de deux études réalisées par la Fondation Descartes en 2024 et 2025 auprès d’échantillons représentatifs de la population.
Ces travaux montrent en outre qu’à profil identique, les Français qui s’informent régulièrement sur l’actualité par les réseaux sociaux ont tendance à se montrer plus sensibles que les autres au récit russe. Ce résultat est compatible avec l’hypothèse d’une certaine efficacité des opérations d’influence russes ciblant la France, dans la mesure où elles sont souvent conduites sur les plateformes numériques. La nature corrélationnelle de ces études ne permet toutefois pas d’établir avec certitude que le fait de s’informer sur les réseaux sociaux exerce une influence causale sur la réceptivité au récit du Kremlin.
Au-delà de ces résultats, on comprend que l’enjeu est aujourd’hui probablement moins de déterminer quel pays subit le plus grand nombre d’opérations d’influence ou d’ingérence informationnelle que d’évaluer leurs effets réels sur les populations ciblées. Une meilleure connaissance de ces effets est indispensable pour calibrer la réponse des pouvoirs publics de manière à éviter un double écueil : celui d’une sous-réaction, qui laisserait nos démocraties libérales exposées à un risque de déstabilisation, et celui d’une surréaction, susceptible d’affaiblir la liberté d’expression et d’instaurer un climat de défiance généralisée, dans lequel chacun soupçonnerait l’autre d’être manipulé par des puissances extérieures.
HR & Laurent Cordonier
HR suit le programme de War Studies au King’s College de Londres, spécialisé dans l’analyse de la géopolitique des conflits.
Laurent Cordonier, docteur en sciences sociales, est le directeur de la recherche de la Fondation Descartes.
