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Le complotisme, moteur de racisme et de mobilisation

Laurent Cordonier & Sebastian Dieguez

Ces deux articles de Laurent Cordonier, directeur de la recherche à la Fondation, et de Sebastian Dieguez, chercheur au Laboratoire des sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, parus dans TANGRAM 45 se penchent sur les rapports entre le complotisme et le racisme, et le potentiel de mobilisation qu'ils peuvent engendrer.

I. Le complotisme, moteur du racisme

Dieguez et Cordonier

Les rapports entre racisme et complotisme sont complexes. Tous deux partagent des problématiques communes autour de questions concernant le pouvoir, l’exclusion, la défiance, la violence, la haine, la peur, les stéréotypes, les inégalités ou encore l’injustice, mais pas toujours de façon très nette. Dans ces deux articles, nous tentons de clarifier ces difficultés en présentant les deux facettes de cet inquiétant compagnonnage.

Dans ce premier article, nous montrons comment le complotisme en tant que tel sert souvent de puissant moteur aux idéologies, attitudes et mouvements racistes. En son cœur, le racisme consiste à essentialiser des groupes d’individus sur la base de leurs caractéristiques physiques et de leurs origines, généralement pour les inférioriser vis-à-vis d’autres groupes sociaux. Mais pour être efficace, cette essentialisation-infériorisation doit aussi porter sur des facteurs psychologiques et moraux faisant des groupes ciblés une potentielle menace. Précisément, le complotisme vient à la fois aider et justifier le racisme : les « autres » sont non seulement irrémédiablement inférieurs, mais aussi dangereux. Sournois et rusés, ils nourrissent de mauvaises intentions à notre égard, préparent secrètement quelque chose, se serrent les coudes, en veulent à « notre » mode de vie. Sans cette mécanique, le racisme reste en quelque sorte une posture théorique, un vague dégoût irrationnel pour la différence, une sorte de phobie diffuse et peu canalisée. Ainsi, pour être pleinement raciste, il faut aussi être complotiste.

Dans le second article, nous abordons le complotisme comme l’« arme des minorités ». Le racisme en tant que système d’oppression produit de puissants effets sur ceux qui le subissent. Cette situation, à son tour, suscite la défiance et conduit à des croyances particulières chez les minorités visées. Aussi le complotisme peut-il servir de mécanisme de défense à ceux qui en sont victimes, aux fins de rendre compte de leur position et d’activer des attitudes permettant d’y faire face.

La causalité diabolique

Il convient tout d’abord de distinguer deux notions qui sont souvent mélangées dans les discours actuels, celle de « théorie du complot » et celle de « complotisme ». La distinction est beaucoup plus importante qu’il n’y paraît, car elle permet de dissiper quelques malentendus. Une théorie du complot correspond à une explication d’un événement public important (p. ex. un attentat, l’assassinat d’une personnalité publique, la survenue d’une pandémie ou d’un accident industriel) en soutenant qu’il résulte d’un complot – c’est-à-dire d’un plan conçu et réalisé secrètement par une entité malfaisante, en général un groupe d’individus puissants s’entendant entre eux. Ce type de « théories » vient souvent supplanter l’explication « officielle » de l’événement en question, et ses conclusions sont tout à fait différentes.

Certaines théories du complot sont très connues et répandues, comme celles portant sur l’assassinat de J.F. Kennedy, les attentats du 11 septembre 2001 ou encore les traces de chemtrails dans le ciel. Elles concernent donc des sujets isolés et épars, et émergent sporadiquement au gré de l’actualité, proposant des explications, souvent assez vagues, que les autorités ou les véritables responsables chercheraient à « nous cacher ».

Le complotisme, en revanche, désigne une disposition plus générale à envisager le complot comme facteur explicatif de la marche globale du monde. L’Histoire elle-même, au sens large, est alors conçue comme le flux permanent et éternel de conjurations opérées « en coulisses » par un groupe restreint d’individus qui « tireraient les ficelles » tout en « nous cachant la vérité ». Les chercheurs parlent de « mentalité conspirationniste », d’« idéation conspiratoire » ou de « style paranoïaque » pour désigner cette attitude mentale particulière. Elle a été théorisée par Léon Poliakov, dans ses études sur l’histoire de l’antisémitisme, sous le concept de « causalité diabolique », c’est-à-dire la tendance à retracer les fils du réel vers une source intentionnelle unique qui ne serait en définitive rien d’autre que le mal absolu, une entité si puissante, maléfique et déterminée qu’elle parviendrait toujours à ses fins, dans la plus parfaite invisibilité.

Dans la vision du monde complotiste, les détails exacts de telle ou telle « théorie du complot » comptent ainsi moins que la conviction préétablie qu’il existe une force conspiratrice, quoi qu’elle fasse exactement et quels que soient ses buts réels. Il en découle que la meilleure façon de prédire si quelqu’un croit ou non à une théorie du complot donnée consiste à examiner s’il croit à d’autres théories du complot, surtout lorsqu’elles n’ont aucun rapport direct les unes avec les autres et qu’elles relèvent de domaines totalement différents.

Le terme « complotisme » a une connotation péjorative sur laquelle il est intéressant de s’arrêter. Dans les années 1950-60, deux auteurs en particulier ont contribué non seulement à identifier, mais aussi à décrédibiliser cette manière d’interpréter le monde. Il s’agit du philosophe Karl Popper qui, en 1952, introduit le concept de « théorie du complot de la société » et de l’historien Richard Hofstadter qui, en 1964, parle de « style paranoïaque » en politique. Ces analyses font suite à celles de Löwenthal et Guterman sur les « prophètes du mensonge », à savoir les « agitateurs » politiques fascistes dont ces auteurs avaient bien noté le recours idéologique à la notion de complot pour attiser la haine. Ces travaux ont ainsi mis en évidence le caractère irrationnel et immoral des accusations outrancières du complotisme, et cette attitude est depuis devenue inacceptable et même honteuse dans l’opinion publique.
La dénonciation et la stigmatisation du complotisme ne sont donc en rien une nouveauté, contrairement à ce qui est souvent avancé, y compris par certains chercheurs mal informés sur le phénomène qui nous intéresse. Le terme « complotisme » est péjoratif précisément parce qu’il désigne une façon discréditée de longue date de rendre compte de la réalité, une manière de penser non seulement improductive, mais potentiellement dangereuse. Dans ce contexte, du reste, le complotisme n’a rien d’une vision simpliste et biaisée, mais correspond à une posture qui entérine sa propre stigmatisation. Les gens n’adhèrent pas à telle ou telle idée avant de s’apercevoir avec horreur qu’il s’agissait d’une théorie du complot : aujourd’hui, on adhère à des contenus complotistes parce qu’ils sont complotistes, parce qu’on aime à imaginer qu’ils nous mettent en possession d’un savoir interdit et sulfureux dont les élites voudraient nous priver.

Un outil idéologique

Comme d’autres auteurs, Poliakov avait bien perçu le caractère dévastateur d’une telle façon de concevoir le monde. Loin d’une simple lubie ou de vagues suspicions à l’égard des explications « officielles » d’un événement spécifique, le complotisme permet, littéralement, de diaboliser un ennemi ou des groupes sociaux en leur prêtant des intentions néfastes et le pouvoir de les mettre en œuvre, ce qui, en retour, permet d’expliquer et de justifier la haine ressentie à leur égard, et ainsi de renforcer la mobilisation pour s’en défendre. On voit bien, dès lors, combien le complotisme est en réalité éloigné d’une préoccupation sincère pour des histoires de complots qu’il faudrait examiner et dénoncer. Il s’agit plutôt d’apporter le carburant nécessaire au maintien d’une détestation forcenée qui, sans complotisme, risquerait assez vite de s’essouffler. S’ils veulent être efficaces, les régimes totalitaires, les tyrannies, les factions génocidaires ou les fomenteurs de persécution doivent dépeindre leur cible – que ce soit un opposant réel ou un bouc émissaire inventé de toutes pièces – comme habitée par l’intention sournoise de faire aboutir un plan secret de conquête contre les populations qui les soutiennent.

À cet égard, l’incroyable longévité d’un phénomène comme l’antisémitisme ne peut pas s’expliquer sans sa composante complotiste. À notre avis, il est même impossible d’être antisémite si l’on fait l’économie de l’idée d’un complot juif global. Des messes sataniques aux fantasmes sur George Soros, en passant par les puits empoisonnés et le concept de « nouvel ordre mondial », la méfiance et la haine à l’égard du Juif n’ont pu survivre, sous une forme aussi marquée, qu’imbriquées dans une mythologie de la manipulation, qui n’est rien d’autre qu’une accusation de complot visant à dominer le monde.

Le complotisme n’est pas simplement l’adhésion maladroite et malheureuse à quelques idées farfelues, qui serait le fait de personnalités crédules et mal informées. C’est une démarche opportuniste, stratégique et idéologique qui permet la fabrication d’un ennemi et qui sert en retour à expliquer tous nos malheurs, à encourager la haine et à transmuer ainsi les bourreaux en victimes. Pour autant, cette dynamique de victimisation propre au complotisme, si elle est un moteur du racisme (et de l’oppression en général) particulièrement redoutable, se présente aussi sous la forme d’un ressentiment improductif de la part des minorités et des plus démunis. Cette autre facette du complotisme fait l’objet de l’article qui suit.

Bibliographie:
Dieguez, S. & Delouvée, S. (à paraître). Le complotisme : cognition, culture, société. Bruxelles : Mardaga.
Hofstadter, R. (1964). The Paranoid Style in American Politics. New York : Harvard University Press.
Poliakov, L. (1980). La causalité diabolique (vol. 1). Paris : Calmann-Lévy.
Popper, K. (1963). Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique. Paris : Payot.

II. Le complotisme, un outil de mobilisation dangereux

Cordonier et Dieguez

Le 15 mars 2019, à Christchurch en Nouvelle-Zélande, un homme s’introduisait dans deux mosquées et abattait plus de 50 personnes rassemblées pour la prière du vendredi. La veille, le terroriste, un suprémaciste blanc, avait diffusé sur Internet un long manifeste dans lequel il exposait la motivation de son acte. Il s’agissait pour lui de lutter contre ce qu’une théorie du complot très répandue dans les groupuscules d’extrême droite nomme le « grand remplacement ».

La théorie du « grand remplacement » a reçu plusieurs formulations, dont celle de l’identitaire français Renaud Camus qui a contribué à sa relative popularité à partir du début des années 2010. Quelle qu’en soit la déclinaison, le cœur de cette théorie est toujours le même : les élites politiques, intellectuelles et médiatiques des pays occidentaux travailleraient dans l’ombre à organiser la substitution progressive des populations blanches autochtones par des populations d’Afrique subsahariennes et du Maghreb, censément plus faciles à maintenir dans une situation de servitude que les classes moyennes blanches. Ainsi, l’existence et la survie même des Blancs et de la « civilisation occidentale » seraient mises en péril par ce sombre complot. Pourtant, les démographes qui se sont penchés sur la question contestent qu’une substitution de populations de ce type serait en train de se produire, et rien ne permet de penser que les gouvernants des pays occidentaux chercheraient à « remplacer » leur population.
L’attentat de Christchurch illustre de la plus terrible des manières le point développé dans notre article précédent, à savoir que les théories du complot jouent un rôle central dans le processus aboutissant à la constitution d’un ennemi mortel – en l’occurrence, les immigrés et descendants d’immigrés musulmans. Il a d’ailleurs été montré empiriquement que la théorie du « grand remplacement » nourrit, chez les personnes qui y croient, l’hostilité à l’égard des musulmans (Obaidi, Kunst, Ozer & Kimel, 2021). En désignant un ennemi et en légitimant tous les moyens de lutter contre lui, les théories du complot de ce type servent d’outil de mobilisation à des agents qui se perçoivent comme des « acteurs faibles du jeu politique » pour qui « l’usage de la rhétorique du complot […] permet de se compter, de s’autonomiser et de se penser, jusqu’à l’autarcie, comme les détenteurs d’une vérité refusée » (Taïeb, 2010 : 281).

Le complotisme des minorités

Plus généralement, les théories du complot expliquent les malheurs du monde – qu’ils soient réels ou imaginaires – par des récits mettant en scène des acteurs aux intentions malveillantes, ce qui donne à ceux qui y croient l’impression de pouvoir reprendre le contrôle d’un environnement qui, autrement, serait abandonné à la contingence. C’est pourquoi le complotisme, en tant que forme de stratégie mentale non consciente pour lutter contre une situation anxiogène, frappe particulièrement les groupes sociaux qui, pour une raison objective ou fantasmée, sont affectés par un sentiment ou une crainte de précarisation, de dépossession ou de déclassement (voir p. ex., DiGrazia, 2017 ; Goertzel, 1994 ; Uscinski & Parent, 2014).
Il n’est dès lors guère surprenant que les victimes du racisme et, plus largement, les membres de groupes minoritaires ou discriminés puissent eux aussi développer des attitudes complotistes afin d’expliquer leur statut. Ces derniers peuvent en effet trouver dans les théories du complot une grille interprétative permettant de conférer un sens à leur situation et de désigner une cause univoque aux injustices sociales dont ils sont victimes. Les théories du complot portent dans ce contexte sur les intentions et les méthodes du pouvoir ou des groupes majoritaires. C’est par exemple le cas des théories du complot qui accompagnent depuis ses débuts l’épidémie du SIDA.
Plusieurs de ces théories prétendent ainsi que le virus du SIDA aurait été créé par le gouvernement des États-Unis, puis inoculé volontairement à des membres de la communauté afro-américaine dans le but de l’affaiblir, voire de la faire disparaître. Une version de cette théorie conspirationniste a notamment été défendue par l’organisation musulmane afro-américaine Nation of Islam. D’autres théories du complot ont pour leur part soutenu que c’est la population homosexuelle qui aurait été délibérément exposée au virus du SIDA par les services de santé des États-Unis alliés à des suprémacistes blancs.
Plus proche de nous, un intéressant travail ethnographique mené au sein de quartiers précaires de Bruxelles offre une autre illustration du recours par des minorités stigmatisées aux théories du complot pour comprendre leur situation. Cette recherche montre que les jeunes immigrés ou descendants d’immigrés marocains et africains subsahariens qui vivent dans ces quartiers adhèrent massivement à des thèses selon lesquelles, dans les pays occidentaux, journalistes, politiques et forces de l’ordre œuvreraient de concert à faire passer les immigrés et les musulmans pour une source de troubles sociaux afin de détourner l’attention publique des véritables acteurs malfaisants – à savoir, les « puissants » et les « mafias mondiales » (Mazzocchetti, 2012).
Par exemple, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis auraient été organisés par le gouvernement américain lui-même et attribués à des islamistes dans le but de stigmatiser les communautés musulmanes présentes en Occident. En adhérant à ce genre de théories, ces jeunes immigrés et descendants d’immigrés « donnent du sens au passé (les silences qui entourent l’histoire coloniale et les histoires migratoires) tout autant qu’à leur ressenti de xénophobie et aux discriminations contemporaines […]. [… Cette] appréhension du monde en termes de théorie du complot est également une manière de prendre prise sur les événements en les rendant cohérents et acceptables de par leur cohérence, et, donc, de sortir d’une position de victime en devenant acteur de sens » (Mazzocchetti, 2012 : 6).
On le voit, le complotisme s’enracine bien souvent dans le sentiment d’appartenir à un groupe stigmatisé, menacé ou victime d’une injustice sociale. Dans certains cas ce sentiment correspond à une réalité objective, dans d’autres cas il est le fruit d’une crainte, qui n’a pas moins d’effets qu’elle est injustifiée. Si les théories du complot, en suscitant l’indignation, permettent de mobiliser et de fédérer des individus, elles constituent pourtant une impasse politique, y compris quand le sentiment d’injustice initial est légitime. En effet, le prisme complotiste empêche de poser un diagnostic pertinent sur la situation et, partant, de lutter de manière efficace contre les injustices sociales. Pour le dire autrement, le complotisme est toujours un piège, jamais un instrument d’émancipation.

Bibliographie:

DiGrazia, J. (2017). The social determinants of conspiratorial ideation. Socius, 3, 1-9.
Goertzel, T. (1994). Belief in conspiracy theories. Political Psychology, 15, 731-742.
Mazzocchetti, J. (2012). Sentiments d’injustice et théorie du complot. Représentations d’adolescents migrants et issus des migrations africaines (Maroc et Afrique subsaharienne) dans des quartiers précaires de Bruxelles. Brussels Studies [en ligne], 63.
Obaidi, M., Kunst, J. R., Ozer, S., & Kimel, S. (2021). The Great Replacement Conspiracy: How the Perceived Ousting of Whites Can Evoke Violent Extremism and Islamophobia. [Preprint available at https://osf.io/b25r3]
Taïeb, E. (2010). Logiques politiques du conspirationnisme. Sociologie et sociétés, 42(2), 265-289.
Uscinski, J. E. & Parent, J. M. (2014). American Conspiracy Theories. Oxford, Oxford University Press.

Thématique :  Complotisme  
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