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Fondation Descartes

La Fondation Descartes est une initiative citoyenne, apartisane, indépendante et européenne dédiée aux enjeux de l’information, de la désinformation et du débat public dans une société démocratique.

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La Fondation Descartes est animée par trois organes : un Conseil d’Administration présidé par Jean-Philippe Hecketsweiler ; un Conseil Scientifique encadré par Gérald Bronner et d’une équipe permanente, dirigée par Laurent Cordonier, Directeur de la recherche.

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Faux médias régionaux et propagande russe : une influence encore faible sur les réseaux sociaux

Francesca Hemery et Francesco Paolo Savatteri – Cercle des experts de la Fondation Descartes
Depuis plusieurs mois, des dizaines de sites se présentant comme des médias régionaux français diffusent des contenus relevant de la propagande russe, dissimulés derrière une apparence journalistique crédible. La Fondation Descartes a analysé la circulation sur les réseaux sociaux des articles émanant de ces sites de désinformation.

Depuis le début de l’année 2025, plusieurs enquêtes ont mis au jour l’existence d’un vaste réseau de faux sites se faisant passer pour des titres de presse locale française, tout en relayant en réalité des récits trompeurs et pro-russes. Le nombre exact de ces sites n'est pas clair : un rapport de la société de cybersécurité Recorded Future – le premier à révéler l'existence de cette opération, le 17 septembre 2025 – en cite 141, tandis qu'une deuxième analyse de NewsGuard en recense 139. Selon cette dernière, ces sites ont été créés entre février et août 2025. Leurs noms et leurs chartes graphiques imitent étroitement ceux de véritables médias régionaux afin de renforcer leur crédibilité auprès des lecteurs. Reporters sans frontières a pour sa part identifié en novembre 2025 au moins 85 sites encore actifs, qui ont publié plusieurs milliers d’articles depuis le début de l’année. Ce réseau de désinformation est connu sous le nom de Storm-1516 et il est considéré comme affilié au Kremlin par plusieurs observateurs.

Cette prolifération s’inscrit dans un contexte politique particulier : elle intervient à quelques mois des élections municipales de mars 2026, ce qui alerte les analystes sur une possible tentative d’influence du débat public français à l’approche d’un scrutin majeur. Ce mode de production et de diffusion de l’information correspond à ce que les chercheurs Christopher Paul et Miriam Matthews ont théorisé sous le nom de “firehose of falsehood” dans un article de 2016. Cette stratégie de propagande repose sur la diffusion rapide, répétitive et continue d’un volume massif de messages, sur de multiples canaux, sans considération pour leur véracité ni pour leur cohérence interne. Depuis 2022, la propagande russe s’appuie largement sur ce modèle, inondant les réseaux sociaux de contenus pro-russes et hostiles aux démocraties libérales, dont une part croissante est générée ou amplifiée par des outils d’intelligence artificielle.

Concernant le contenu de ces messages de propagande, plusieurs thématiques récurrentes se dégagent. En premier lieu, une part importante des articles repose sur des récits anxiogènes centrés sur l’insécurité, souvent étayés par des éléments de désinformation. Ces récits s’articulent fréquemment avec la question migratoire. À titre d’exemple, un article publié par le faux média Sud Ouest direct affirme qu’une augmentation du trafic aérien entre la France et l’Algérie constituerait la preuve d’une “explosion migratoire”, sans fournir d’analyse statistique ni de mise en perspective contextuelle.

Un autre axe central de ces publications consiste à mettre en scène un prétendu effondrement du système démocratique français. L’institution judiciaire y est particulièrement visée : plusieurs articles dénoncent des décisions de justice présentées comme arbitraires ou illégitimes. L’un d’eux revient ainsi sur la condamnation de Cédric Jubillar pour le meurtre de son épouse Delphine, disparue en décembre 2020, en qualifiant le verdict de “condamnation sans preuves”. L’article passe toutefois sous silence les éléments à charge retenus par la justice, ainsi que le long processus judiciaire ayant conduit à cette décision, au profit d’un récit suggérant une justice expéditive et défaillante. Parallèlement, les responsables politiques sont régulièrement pris à partie dans des textes accusateurs, les décrivant comme incompétents ou corrompus, contribuant à alimenter une défiance généralisée à l’égard des institutions.

À ces articles pamphlétaires s’ajoutent des contenus explicitement pro-russes, valorisant la figure de Vladimir Poutine et abordant la guerre en Ukraine à travers des récits biaisés, systématiquement défavorables à l’Ukraine et aux positions occidentales. Une stratégie centrale de ces productions repose sur l’activation de déclencheurs émotionnels destinés à capter l’attention et à susciter une réaction immédiate du lecteur : la peur, la colère et l’indignation constituent ainsi des ressorts privilégiés de ces récits, qui cherchent moins à informer qu’à provoquer une adhésion affective.

La stratégie à l’origine de la création de ces faux sites apparaît clairement : il s’agit de constituer un réseau de médias d’apparence crédible, dont le rythme de publication est compatible avec celui d’un véritable journal local. Ces plateformes publient dans un premier temps des articles “authentiques”, sans lien apparent avec une quelconque campagne de désinformation. Progressivement, au fil des semaines et des mois, elles acquièrent une forme de légitimité et se fondent dans l’écosystème médiatique. Puis, au moment jugé opportun, le réseau peut être activé afin d’amplifier artificiellement un thème ou de diffuser une narration spécifique.

David Colon, professeur à Sciences Po et spécialiste des questions de propagande et de désinformation, a qualifié cette stratégie de “prépositionnement” dans une intervention sur Franceinfo. “Si demain vous sortez un réseau de plusieurs centaines de sites en français qui ont une activité frénétique, ça va se voir. Mais si vous les faites vivre à bas bruit très longtemps à l’avance, ils apparaîtront comme légitimes et mettront plus de temps à être débranchés”, a-t-il expliqué.

Une partie de ce réseau – certains sites n’étant plus accessibles – s’est activée à la mi-décembre pour relayer et amplifier les protestations des agriculteurs français. Ces derniers manifestaient contre la politique gouvernementale d’abattage massif des bovins en cas de dermatose nodulaire contagieuse, bloquant et occupant plusieurs autoroutes du pays. David Colon a souligné dans un message publié sur X qu’au moins seize de ces faux sites avaient amplifié les informations relatives à ces mobilisations.

Au sein de la Fondation Descartes, nous avons analysé la diffusion de ces sites sur les réseaux sociaux, afin d’identifier qui partage leurs articles et quelle audience ils parviennent à atteindre. Pour ce faire, nous avons utilisé la base de données d’une plateforme externe spécialisée dans la détection de la désinformation. Notre recherche s’est appuyée sur la liste de Recorded Future qui compte 141 sites français.

Les résultats montrent une diffusion globalement limitée sur les réseaux sociaux. Pour l’ensemble de l’année 2025, nous avons identifié 20 publications sur VK, 48 sur Telegram, 2 sur Facebook et 4 sur X contenant au moins un lien issu de cette liste. Aucun post n’a été détecté sur TikTok ou YouTube, bien que ces résultats doivent être interprétés avec prudence : l’analyse repose uniquement sur les contenus textuels et ne prend pas en compte les vidéos. Par ailleurs, les publications supprimées par leurs auteurs ou par les plateformes elles-mêmes ne figurent pas dans ce décompte. 

Ces chiffres montrent clairement la différence de volume entre les réseaux sociaux moins populaires, tels que Telegram et VK, et les plateformes à forte visibilité telles que Facebook, X, TikTok et YouTube.

La grande majorité de ces publications ont enregistré un nombre de vues limité, de l’ordre de quelques dizaines ou centaines. Le lien le plus diffusé renvoie vers un article du faux site enquetedujour.fr, aujourd’hui inaccessible, évoquant la mort d’un chirurgien, François Faivre, le 29 juin dernier, à la suite d’une chute depuis sa fenêtre. L’article suggérait un lien entre le décès du chirurgien et des informations que ce dernier aurait détenues sur la prétendue transidentité de Brigitte Macron, épouse du président de la République. Plusieurs opérations de fact-checking ont par la suite démontré le caractère mensonger de cette histoire et la non-existence du chirurgien en question. Certains posts relayant cet article ont toutefois connu une forte visibilité. L’un d’entre eux, publié sur X et désormais supprimé, a ainsi dépassé le million de vues.

Il est ainsi intéressant de noter que le seul article ayant réellement trouvé un écho sur les réseaux sociaux repose sur une narration déjà ancienne dans l’écosystème de la désinformation française. À l’inverse, les nouveaux récits – comme ceux exagérant l’ampleur des protestations agricoles – sont restés largement invisibles sur les plateformes sociales, du moins lorsqu’ils provenaient de cette constellation de faux médias régionaux. Ce sont des éléments importants à garder à l'esprit au moment de définir la réponse à apporter à ce type de menaces. Une réaction disproportionnée risquerait d'être contre-productive, favorisant une plus grande diffusion des campagnes de désinformation que l'on souhaite combattre.

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